Fragonard - Le Verrou
Verrou moral
La polémique qui éclate en 1974 lorsque le Musée du Louvre décide d’acquérir Le
Verrou (vers 1777-1778) n’est donc pas surprenante. Pierre Rosenberg, qui présidait à
l’acquisition, raconte cet épisode dans le catalogue de l’exposition.
Le Verrou est un tableau horizontal de moins d’un mètre de large qui figure une
chambre au lit défait en clair-obscur. La lumière éclaire un couple enlacé dont
l’homme en chemise et caleçon tire un verrou avec sa main droite et tient par la taille
une femme dont on ne sait si elle le repousse ou l’attire. Au deuxième plan, les draps
désordonnés promettent une action prochaine dont on ne sait si elle sera consentie
ou non. Mais ce n’est pas cette ambiguïté qui est à l’origine de la polémique, c’est le
style. Lattribution à Fragonard est contestée. Il n’a pas pu peindre ainsi, dit-on, lui qui
faisait éclater la lumière à tous les coins de ses tableaux. Quant au sujet, il étonne à
cause de sa brutalité apparente et d’une interprétation morale qui justifierait le sous-
titre qui lui est souvent donné, Le Viol.
En réalité, Le Verrou fait partie d’une sorte de conte moral en trois épisodes dont
Fragonard dessinera, gravera ou fera graver la suite au début des années 1780 avec
LArmoire et Le Contrat. Le Verrou représente la faute. LArmoire figure un homme
surpris par un couple avec un chien dont l’homme tient un bâton pendant que la
femme fautive sèche ses larmes tout à côté dans un grand drap. Le Contrat symbolise
la réparation par la signature d’un acte de mariage. Ce moralisme non dénué
d’humour est un tournant par rapport aux «polissonneries» des années précédentes.